Techniques & Assemblage

La jambe de force : rôle, appui et aménagement des combles

Elle crée un appui intermédiaire sous l'arbalétrier : deux portées courtes au lieu d'une longue. Ce que ça implique si vous voulez l'enlever.

Jean-Paul Lefèvre25 septembre 20269 min de lecture
La jambe de force : rôle, appui et aménagement des combles

Elle descend obliquement depuis un arbalétrier, vient s'appuyer près du mur, et elle tombe presque toujours exactement là où l'on voulait mettre une cloison ou une tête de lit. La jambe de force est la pièce qu'on cherche le plus souvent à supprimer, et c'est aussi l'une des moins bien comprises. Elle ne soutient pas la toiture au sens où on l'imagine : elle crée un appui intermédiaire sous l'arbalétrier. Ce guide explique ce que cela change, et ce qu'il faut pour s'en passer.

Ce qu'une jambe de force change

Un arbalétrier qui franchit toute la longueur d'un rampant d'un seul tenant fléchit. C'est inévitable : plus la distance entre deux appuis est grande, plus la pièce ploie, et l'effet augmente très vite avec la portée.

La jambe de force répond à ce problème en ajoutant un appui au milieu du parcours. L'arbalétrier ne franchit plus une longue distance, mais deux distances plus courtes, séparées par ce nouveau point d'appui.

Le gain est considérable, et c'est ce qui justifie la pièce : deux portées courtes valent mieux qu'une longue. C'est aussi pour cette raison qu'un arbalétrier bien épaulé peut être de section plus modeste qu'un arbalétrier laissé libre sur la même longueur.

Retenez donc la fonction exacte : la jambe de force ne porte pas la toiture, elle porte l'arbalétrier. Nuance décisive, parce qu'elle explique pourquoi la supprimer ne fait rien tomber immédiatement, tout en modifiant en profondeur le fonctionnement de la ferme.

Elle travaille en compression, comme une béquille. Elle reçoit une charge venue d'en haut et la transmet en biais vers son appui de pied, qui doit être capable de l'encaisser.

Cette obliquité a une conséquence qu'on oublie régulièrement. Un effort transmis en biais se décompose en une part verticale, que l'appui encaisse sans difficulté, et une part horizontale, qui pousse latéralement. Sur un blochet correctement assemblé, cette poussée est reprise par la géométrie du triangle formé avec l'arbalétrier. Sur un appui improvisé, elle a tendance à faire glisser le pied, ce qui est l'une des raisons pour lesquelles on ne pose pas une jambe de force sur une simple cale.

Où elle prend appui

La question du pied est plus importante que celle de la tête, car c'est là que tout peut se dérober.

L'appui le plus courant en charpente traditionnelle est le blochet. C'est une pièce courte, horizontale, posée sur la sablière en tête de mur, et qui vient recevoir le pied de la jambe de force. Le blochet transmet la charge au mur par l'intermédiaire de la sablière, et il est lui-même souvent assemblé à l'arbalétrier, formant un petit triangle très rigide dans l'angle bas de la ferme.

Le deuxième appui possible est un corbeau maçonné, c'est-à-dire une pierre ou un élément de maçonnerie faisant saillie dans le mur, sur lequel le pied vient reposer directement.

Le troisième est l'entrait lui-même, sur les fermes où la géométrie s'y prête. La jambe de force descend alors jusqu'à la pièce horizontale basse plutôt que vers le mur.

Dans tous les cas, l'important est de suivre le chemin complet de l'effort : de l'arbalétrier à la jambe de force, de la jambe de force au blochet, du blochet à la sablière, de la sablière au mur. Si l'un de ces maillons est défaillant, l'appui n'existe pas vraiment, même si la pièce semble en place.

C'est d'ailleurs un défaut classique en rénovation : une jambe de force posée sur un blochet lui-même pourri à son extrémité, ou sur une sablière déchaussée. La pièce est là, elle a l'air de travailler, et elle ne s'appuie sur rien de solide.

Ce défaut est d'autant plus fréquent que la zone concernée cumule les facteurs de dégradation. Le pied de ferme se situe en tête de mur, à l'aplomb de l'égout, là où l'eau de toiture transite et où les entrées d'air sont souvent bouchées par l'isolation rapportée. Une gouttière percée ou un débord insuffisant suffisent à entretenir une humidité permanente dans cet angle pendant des années sans que rien ne se voie depuis l'intérieur.

L'examen de cette zone demande donc un peu d'effort : il faut dégager l'isolant s'il y en a, éclairer en rasant, et sonder le blochet et la sablière au maillet. C'est peu confortable, et c'est pourtant l'inspection la plus utile qu'on puisse faire sur une charpente ancienne.

Jambe de force, contrefiche, aisselier

Trois pièces obliques, trois rôles distincts. La confusion est générale et elle mérite d'être levée proprement.

La jambe de force relie un arbalétrier à un appui bas, blochet ou maçonnerie, et son rôle est de créer un appui intermédiaire sous l'arbalétrier. Elle raccourcit une portée.

La contrefiche relie le poinçon à l'arbalétrier, et son rôle est de reporter une charge depuis le point haut central. Elle crée elle aussi un appui, mais elle le prend sur le poinçon et non sur le mur. Son fonctionnement détaillé est traité dans la contrefiche et sa fixation.

L'aisselier relie un poteau à une pièce horizontale, et son rôle est de raidir un angle pour empêcher la structure de se déformer en parallélogramme. Il ne participe pas à la descente des charges de toiture.

La question à se poser devant une pièce oblique est donc toujours la même : que relie-t-elle, et pour faire quoi ? Si elle monte du bas d'un mur vers un arbalétrier, c'est une jambe de force. Si elle part du poinçon vers un arbalétrier, c'est une contrefiche. Si elle coupe l'angle entre un poteau et une horizontale, c'est un aisselier.

Le vocabulaire varie malheureusement d'une région et d'une époque à l'autre, et certains ouvrages emploient les termes de façon interchangeable. En cas de doute, décrivez la pièce par ce qu'elle relie plutôt que par son nom : c'est sans ambiguïté.

Cette recommandation vaut aussi pour communiquer avec un professionnel. Dire « la pièce oblique qui descend de la grande pièce inclinée vers le mur, à gauche en entrant » est infiniment plus utile qu'employer un terme dont on n'est pas sûr. Le charpentier saura nommer ; ce dont il a besoin, c'est de savoir de quelle pièce vous parlez.

Comment elle s'assemble

Deux abouts, et le même principe qu'ailleurs en charpente traditionnelle.

En tête, sous l'arbalétrier, l'assemblage est un embrèvement : une entaille peu profonde reçoit l'about de la jambe de force, de manière à ce que la compression passe par une surface de bois franchement en appui. Une cheville complète l'assemblage.

En pied, sur le blochet, on trouve selon les ouvrages un embrèvement, un tenon logé dans une mortaise, ou les deux. L'exigence est la même : la coupe doit porter à plat sur toute sa surface.

Le principe général mérite d'être répété, parce qu'il est la clé de tous les assemblages traditionnels : c'est la coupe d'about qui porte, et la cheville qui tient la pièce en place. Un assemblage dont l'about ne porte que sur une arête concentre toute la charge sur quelques millimètres carrés, le bois s'écrase localement, et la pièce se déchausse progressivement. Le défaut est invisible une fois la pièce posée.

En rénovation, la reprise se fait fréquemment par connecteur métallique, sabot ou platine. C'est une solution parfaitement valable si le connecteur est dimensionné et si le bois autour des fixations est sain. C'est une logique que l'on retrouve dans l'ensemble de les techniques d'assemblage en charpente : le métal ne rattrape pas une coupe approximative, il déplace l'effort vers ses points de fixation.

Un signe de désordre se lit facilement sur une charpente ancienne : un jour visible entre l'about de la jambe de force et la pièce qu'elle devrait toucher. S'il y a un jour, il n'y a pas d'appui, et la pièce ne travaille plus.

Ce qui décide de sa position

Le compromis est toujours le même, et c'est lui qui explique le conflit avec l'aménagement.

Plus la jambe de force rejoint l'arbalétrier haut sur le rampant, plus elle raccourcit efficacement la portée libre, et plus la structure est rigide. Mécaniquement, remonter l'appui est presque toujours favorable.

Mais plus elle remonte, plus elle traverse le volume, et plus elle mange de hauteur habitable sous rampants. Une jambe de force placée haut coupe exactement l'espace que l'on cherche à occuper dans un comble aménagé.

Le choix résulte donc d'un arbitrage entre raideur et volume, arbitré à la conception en fonction de l'usage prévu du comble. Une charpente dessinée pour un comble perdu n'a aucune raison de ménager le volume, et ses jambes de force sont souvent généreuses. C'est précisément celle-là qu'on cherche à aménager trente ans plus tard.

Un troisième paramètre entre en jeu : la capacité du mur à recevoir la charge en tête. Descendre une jambe de force sur un mur suppose que celui-ci soit capable de l'encaisser, ce qui n'est pas toujours acquis sur des maçonneries anciennes.

Il faut enfin signaler un cas particulier fréquent dans les fermes à entrait retroussé. Là, la jambe de force ne sert pas seulement à raccourcir une portée : elle participe à la reprise de la poussée résiduelle de la partie basse des arbalétriers, celle que l'entrait remonté ne retient plus. Sa suppression a donc, dans cette configuration, des conséquences plus larges encore, puisqu'elle touche à l'équilibre horizontal de la ferme et pas seulement à la flèche d'une pièce.

Peut-on la supprimer pour aménager

La réponse est nette, et elle mérite d'être donnée sans détour : pas sans remplacer l'appui qu'elle apportait.

Supprimer une jambe de force sans compensation rend à l'arbalétrier toute sa portée libre d'un seul tenant. Il fléchit alors davantage, la toiture se creuse lentement, et les pannes suivent. Comme toujours en charpente, le mouvement est lent, ce qui donne l'illusion que la suppression était sans conséquence.

Trois options réelles existent. La première consiste à remonter la jambe de force, en la repositionnant plus haut pour dégager le volume utile tout en conservant un appui intermédiaire. C'est souvent la solution la plus simple et la moins coûteuse.

La deuxième consiste à remplacer l'appui par une panne dimensionnée pour reprendre la charge à cet endroit, reportée sur des porteurs situés hors du volume à dégager. C'est efficace mais cela déplace la question vers les nouveaux porteurs.

La troisième consiste à renoncer, totalement ou partiellement, en adaptant le plan d'aménagement à la charpente existante plutôt que l'inverse. Ce n'est pas un aveu d'échec : une cloison décalée de quarante centimètres coûte infiniment moins cher qu'une reprise de structure.

Un conseil de méthode pour finir. Faites relever la charpente avant de dessiner l'aménagement, et non l'inverse. Le réflexe habituel consiste à concevoir les pièces puis à découvrir les obstacles ; il conduit à vouloir supprimer des éléments structurels pour tenir un plan décidé à l'avance. En partant du relevé, on découvre souvent que le volume réellement disponible permet un autre découpage, tout aussi satisfaisant et sans aucune reprise de structure.

Dans les deux premiers cas, il s'agit d'un calcul et non d'une décision de chantier. C'est la position que nous tenons chez Charpentiers France : on ne retire pas un appui sans avoir écrit, avant, où la charge passera ensuite.

Questions fréquentes

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